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À court d'enfants, note d'intention de la réalisatrice

Note d'intention Marie-Hélène roux (auteure - réalisatrice)

Un peu d'histoire... 

Avant de parler de l’histoire, j’aimerais faire un saut en arrière pour présenter le contexte de ce film.
Avez-vous entendu parler des Réunionnais de la Creuse ? 

Sans doute que non, tout comme moi avant que le hasard ne me mette face à face avec cette tranche de notre passé que certains aimeraient effacer. Celle d’une action gouvernementale qui a changé le destin de milliers de vies. 

Les faits sont simples : entre 1963 et 1980, 1.630 enfants réunionnais issus de milieux pauvres sont arrachés à leurs parents et envoyés en métropole chez des paysans français. Les plus jeunes ont 6 mois, les plus âgés 18 ans. Ils quittent la misère et un soleil de + 35 degrés pour arriver non pas, pour certains, sur des bancs d’écoles avec des familles aimantes mais pour servir d’esclaves dans des fermes isolées où les températures avoisinent les -10 degrés. 

L’objectif de cette mesure est complexe bien évidemment ; d’un côté il s’agit d’aider les familles pauvres à assurer une formation à leurs enfants, à donner un avenir à des orphelins et de l’autre côté, de contribuer au repeuplement des départements métropolitains touchés par l’exode rural comme la Creuse. 

Peut-être a-t-on seulement pensé au repeuplement de la « France » ? Mais revenons à l’Histoire. 

Le père qui a donné naissance à ces enfants migratoires n’est autre que Michel Debré, le Héros de la Résistance, ancien Premier ministre, et député de la Réunion de 1963 à 1988. Il décide, sous couvert de l’état français de s’occuper des orphelins de l’ile, et de les envoyer en métropole afin qu'ils reçoivent une éducation... 

Très vite l’état se trouve à court de pupilles et les autorités décident de « proclamer » des enfants orphelins. La DDASS envoie ses assistantes sociales en tournée dans l’ile pour « ramasser » un maximum d’enfants. Un parcours facile quand l’illettrisme fait des ravages. Ainsi on immatricule à tout va dans l’indigence et l’ignorance. 

La déviation des enfants réunionnais n’est pas une bavure ou un incident malheureux mais une politique d’état qui a été menée par et pour l’état français. Cette période post-coloniale est contradictoire car Michel Debré est une figure indissociable de l’essor et l’amélioration du niveau de vie sur l’ile. Mais à quel coût et de quelle manière ? 

 Une période de désespoir pour les uns, d’espoir pour les autres... Et pour moi le commencement de mon film « A court d’enfants ».  

a court denfants 

 

Le film

Avec ce film, je ne souhaite ni dénoncer ni excuser mais plutôt éclairer une page de l’histoire afin que plus jamais on utilise des enfants comme moyen d’une politique. 

Loin de moi le désir de me placer en juge, avocate ou historienne mais plutôt d’utiliser mon imagination pour rêver et cauchemarder sur ces vies déportées. Sans doute un thème récurrent chez moi, comme je l'ai abordé dans mon premier film, avec cette notion qu’un être devient un autre lorsqu’il est privé de son environnement, de ce qui constitue sa maison, sa famille et ce quelle qu’elle soit. 

Ce qui m’intéresse c’est de mettre la lumière sur la complexité de l’être humain, de ses rapports avec les autres, de ses beautés. De l’observer avec poésie, cruauté et espoir. Oui un enfant est synonyme d’innocence mais il peut lui aussi, comme les grands, être cruel lorsqu’il a peur. 

La cruauté qui m’interpelle est celle qui n’est pas calculée. Celle qui est trop souvent fruit de l’ignorance et de la peur. Celle de ceux qui sont effrayés par l’inconnu, la différence.
Je veux aller plus loin que l’évidence car « les paysans de la Creuse » sont en chacun de nous, surtout à cette époque. Il n’y a pas que l’illettrisme qui empêche d’évoluer. Il y a le manque d’information et surtout le manque d’amour. 

Il est si facile de faire du mal sans que l’on s’en rende compte, si facile de pointer du doigt. Or il serait pourtant aussi si facile de regarder ce qui est commun, et ce qui nous rassemble aux quatre coins du monde. 

 J’ai grandi entre plusieurs continents, Afrique, Europe, Amérique, et souvent j’ai été choquée par ce que l’être occidental définit comme heureux ou malheureux. J’ai vu plus de sourires, de danses, de joies dans des pays considérés comme pauvres. La définition du bonheur comme du malheur est si délicate, elle fait partie du domaine de l’ineffable. Alors on essaie de l’imposer à qui veut l’entendre. Comme l’a fait le gouvernement à ses pupilles... 

Ce que j’avais envie d’imaginer avec « A COURT D’ENFANTS », c’est que cette femme Denise, aille au-delà de son confort de vie pour un autre être. Pousser par la peine, 

mais surtout pour l’amour de sa fille adoptée. 

J’aimerai que le spectateur puisse s’interroger et se demander s’il serait aujourd’hui du côté des « Denise » ou des « Lucien » et de quels mensonges il serait capable. 

Car ce film commence et se termine sur un mensonge. Mais il y a des mensonges qui détruisent et d'autres qui apaisent. 

 

 Marie-Hélène ROUX

 

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