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"Février Noir, vingt ans après". Entretien avec le réalisateur Selven Naidu

Février Noir fait référence à la mort du roi du seggae mauricien, KAYA, de son vrai nom Joseph Réginald Topize. Si les émeutes qui ont suivi sa mort ont été complètement occultées dans les médias de l'île sœur, ce mois de février 1999, les mauriciens s'en souviennent. Dans ce documentaire, Selven Naidu fait appel à la mémoire, relate les faits, soulève quelques questions... Pour KWA FILMS, il revient sur la réalisation de "Février Noir, vingt ans après".


Vous faîtes parti des défricheurs du cinéma Mauricien. Pouvez-vous vous présenter et retracer votre parcours ?

Apres 7 ans d’études de cinéma et télévision à Londres et à Paris, je suis rentré a Maurice. Je me suis vite rendu compte que si je voulais rester dans mon pays et gagner ma vie à travers mon métier, il fallait faire des films publicitaires et institutionnels. Et c’est ainsi que j’ai constitué ma propre société de production et j’ai passé 16 ans de ma carrière à produire et réaliser inlassablement des films de commande : une excellente école, par ailleurs. Ce qui m’a permis de mettre en exergue mes sept années d’apprentissage dans des écoles de cinéma.      

En 1997, je tourne mon premier court métrage de fiction qui s’est vu attribué plus d’une vingtaine de prix dans des festivals internationaux, dont le prestigieux Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. Je ne suis plus retourné à la pub et films d’entreprise depuis. J’ai préféré opté pour une carrière plus administrative tout en restant dans le secteur et en continuant à faire des films documentaires. Et c’est ainsi que j’ai été le directeur du département de production de la télévision nationale mauricienne et le directeur général de la MFDC (Mauritius Film Development Corporation), l’instance publique qui régit tout  le secteur cinématographique à Maurice. Et par la suite, directeur générale d’une chaine de télévision et radios privées à Madagascar.

A mon retour à Maurice en 2013, je suis retourné à ma première passion : le cinéma documentaire.

Vous avez connu et travaillé avec Kaya. Il était important pour vous de vous laisser du temps pour faire ce film ?
                   
 J’ai fait la connaissance de Kaya alors qu’il était à peine connu grâce a Percy Yip Tong, son manager de l’époque.  Nous sommes vite devenus amis et comme je suis aussi musicien, j’ai eu le privilège et l’honneur de l’accompagner sur un de ses albums et j’ai tourné à ses côtés également. Étant un homme de l’image, j’avais toujours la caméra à mes cotés. Je n’arrêtais pas de le filmer à chaque occasion et c’est ainsi que de son vivant j’ai pu co-produire un documentaire réalisé par Michel Vuillermet avec mes images et celles de RFO grâce à l’amabilité de Gora Patel.

L’idée de ce documentaire « Février Noir, vingt ans après » m’est venu au moment de la sortie du livre de Thierry Chateau « Février Noir » mais le scénario est resté dans mes tiroirs pendant 19 ans. Et c’est par pur hasard que le film est sorti vingt ans après la mort de Kaya suite aux soutiens de l’OIF et de TV5. Le film aurait dû être fait depuis très longtemps, si je procrastinais moins.

Le documentaire est inspiré du livre de Thierry Château, journaliste à l'île Maurice. L'adaptation est souvent plus répandue en fiction qu'en documentaire. Comment avez-vous travaillé cela ?

Je ne souhaitais pas que le documentaire ne soit qu’une interprétation visuelle du livre. Il fallait trouver d’abord un parti pris narratif et ensuite structurer le film de manière à ce que la narration garde toute sa tension, digne d’un film de fiction. Ainsi, « Février Noir, vingt ans après » se démarque du livre dans la mesure où Kaya demeure en filigrane tout en relatant les évènements qui ont suivi sa mort et de faire un constat de ce qui a changé vingt ans après.

Comment s'est déroulé le tournage ? Avez-vous eu des difficultés à recueillir les archives et les témoignages ?

La grosse difficulté a été de trouver des images d’archives pour illustrer, soutenir et suggérer les propos des intervenants. Comme la télévision  nationale de Maurice avait fait abstraction totale de cet événement pour des raisons politiques, grâce à Gora Patel, j’ai pu accéder aux images d’archives de Réunion 1ère qui, à l’époque, était la seule chaîne à avoir couvert l’événement dans sa totalité. Sans ces images, le film ne pouvait pas exister.

Quant aux témoignages, j’ai très vite compris que si je souhaitais avoir les témoignages des acteurs les plus importants afin d’avoir des points de vues similaires, différents ou contradictoires sur cet évènement, certaines portes allaient être fermées. Ainsi, j’ai opté pour un parti pris, pour une intention précise qui consiste à garder les protagonistes très proches de Kaya à l’exception de Jean Bruno, un haut gradé de la force policière de l’époque qui a contribué à désamorcer la tension de l’autre coté de la barrière.     

Le documentaire a été distribué en salle alors qu'il est difficile de s'imposer sur les grands écrans face à des films plus commerciaux. Comment avez-vous fait pour convaincre ? 
             
Ce documentaire n’était pas destiné aux salles de cinéma mais quand le sponsor, en l’occurrence le groupe média, La Sentinelle a vu le film avec le propriétaire d’un circuit de salle de cinéma, ils m’ont immédiatement convaincu. Je pense que la coïncidence de la sortie du documentaire avec le vingtième anniversaire de l’évènement a aussi favorisé cette décision. 
  
Y'a t-il eu des retours du public qui vous ont particulièrement touchés ?

Certes, il y en a trop pour les citer mais ce qui m’a frappé c’est l’engouement des jeunes qui n’étaient pas encore nés à l’époque et des réactions très positives, non seulement des mauriciens mais également de La Réunion, de Madagascar et de la diaspora de l’océan Indien éparpillée aux quatre coins du monde.  Autre fait intéressant, j’ai eu pas mal de réactions inattendues de la part des occidentaux : Maurice est connue à travers les médias principalement pour ses aspects touristiques mais pour une fois, les occidentaux découvrent les aspects sombres de ce pays. Et cela suscite un intérêt particulier.     

Quel est votre regard sur la production et la création cinématographique de l'océan Indien actuellement ?
 
Je crois qu’il y a une nouvelle génération de cinéastes de l’océan Indien qui est beaucoup plus active que celle que j’ai connue. L’avènement du numérique a démocratisé considérablement l’accès à l’outil de production et de diffusion. Ce n’est qu’une amorce pour le moment dans le domaine de la fiction, en tout cas à Maurice, mais je pense que dans quelques années, on verra la naissance d’œuvres de qualité. Madagascar s’est déjà démarqué dans le domaine du film d’animation. Il y a aujourd’hui de vraies œuvres malgaches de qualité. La Réunion se démarque aussi avec ses jeunes documentaristes. Nous sommes encore aux balbutiements mais je pense que cela évoluera très vite.

Quels sont vos projets pour la suite ?
 
Actuellement, je monte une série de documentaires sur des artistes malgaches, et je réalise deux numéros d’une collection en Afrique sur les rites et rituels africains face à la modernité. Et j’ai deux autres projets qui me tiennent particulièrement à coeur en Afrique du Sud : le soulèvement des enfants noirs de Soweto le 16 juin 1976 qui a terminé par un carnage et les 491 jours de la prisonnière numéro 1423/69 : Winnie Mandela.

Si vous aviez un seul conseil à donner à un jeune cinéaste aujourd'hui ?  

De regarder inlassablement les grands classiques du cinéma sans oublier Andrei Tarkovski, le maitre incontestable, à mon avis. Et de lire le livre de François Truffaut sur Alfred Hitchcock.   

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