Décryptage

SAC LA MORT

Ce soir du 25 mai 2018, un grand écran blanc est installé à La Saline, un peu à l'écart, au milieu de champs de cannes. La projection est organisée par D'Îles En Doc, en partenariat avec Attac, Ciné d'îles, La Lanterne Magique et Kaz Maron, lieu où se tient pour la première fois ce cinéma plein air. Une petite centaine de spectateurs est là, pulls et couvertures de rigueur, prête à voir SAC LA MORT, le film d'Emmanuel Parraud. C’est un peu un évènement pour Patrice Planesse, acteur principal et enfant du quartier. Sa famille est en partie présente, et certains n’ont pas encore vu le film. L’écran s’anime et c’est parti pour 80 minutes de film sous les étoiles. L’histoire, c’est celle de Patrice, dont le frère vient d’être assassiné. Naviguant entre une famille qui exige de lui des choses qu’il est incapable de faire et des amis qui peinent à l’aider, Patrice, est persuadé d’avoir marché sur un "sac la mort".

 

Sac la mort

 

Fin de la projection et des applaudissements. Emmanuel Parraud et ses comédiens s’avancent sur le carré d’herbe devant l’écran. Les premières réactions, timides arrivent et un échange s’engage entre le public et les faiseurs du film.

 « C’est la première fois que je vois la vraie Réunion au cinéma », « J’ai reconnu mon oncle dans Patrice », « Merci pour ce film ». Des spectateurs émus, reconnaissent l’existence du film comme un chamboulement pour eux : "on ne s'était jamais vu au cinéma, dans un film tout en créole" 

Mais quelques réactions sont moins positives : 

« Quelle image donne t-on de La Réunion avec cette histoire ? », « Tout le monde va penser qu’il n’y a que des alcooliques ou de la misère à La Réunion ». 

SAC LA MORT a été projeté au prestigieux festival de Cannes en 2016 en sélection de l’ACID, et les critiques ont été très positives sur le film. Néanmoins, SAC LA MORT n’est pas un film « Instagram » qui vend une île exotique majestueuse, un vivre-ensemble formidable, ou une destination paradisiaque partout dans le monde. 

Et heureusement ! Le cinéma n’a pas grand chose à voir avec une agence de tourisme.

SAC LA MORT est une fiction sur l’humain, qui raconte l’histoire d’un drame familial et la vie ordinaire d’un antihéros en proie à ses croyances et ses démons. Un film partagé entre réalisme social version Ken Loach et une mise en scène documentaire à la Jean Rouch, le tout dans l’ambiance d’une île tropicale sans plages, ni cocotiers.

 

Un réalisateur tombé dans la marmite réunionnaise ?

Emmanuel Parraud pose le pied à La Réunion en 2003 totalement par hasard.

 

Son premier film tourné à La Réunion en 2009, Adieu à tout cela, a provoqué un tournant important dans son travail de réalisation. Ce court-métrage sera le premier pas vers de nouvelles envies de faire un autre cinéma pour le réalisateur, et une rencontre déterminante avec les futurs personnages de SAC LA MORT.

Même si son réalisateur "zorey" vient de France métropolitaine, ce film est une ode à la créolité. Emmanuel Parraud a prit le temps de rencontrer, d’écouter, de découvrir l'île et ses habitants hors des sentiers battus, pour construire SAC LA MORT autour d’un récit profondément ancré à La Réunion :

Par ses personnages, des comédiens non professionnels qui pourtant crèvent l’écran. Par son histoire et l’ensemble des références aux croyances locales. Par la langue créole, la vraie, celle qu’on ne tente pas de lisser ou d’institutionnaliser partout. Par la lumière, parfois douce et magnétique, parfois froide et éloignée d’un certain exotisme. Par les décors, des grands espaces de champs de cannes à la promiscuité de la case traditionnelle. Par le son, tous ces bruits familiers qui font totalement oublier l’absence de musique. 

Affiche SAC LA MORT

 

Du scénario au tournage, une co-écriture originale

Une fois l’étape du premier synopsis/scénario passée, qui lui a permis de construire le récit du film et d’obtenir les financements, Emmanuel Parraud s’est attaché à ré-écrire le film avec ses comédiens, avant et pendant le tournage. D’abord en raison de la langue créole qu’il ne maîtrise pas, mais aussi parce que le film a été inspiré par sa rencontre avec Patrice et Charles-Henri. Ayant écrit pour eux, il était évident que les acteurs apporteraint un peu d’eux-mêmes aux personnages de SAC LA MORT. Et c’est là le tour de force : diriger des acteurs débutants, en utilisant une part de ce qu’ils sont dans la réalité, tout en maîtrisant l’émotion et les limites du récit. Exercice périlleux mais réussi avec brio. Malgré leurs origines culturelles et sociales différentes, ces trois-là se sont bien trouvés !

Dès les premières scènes, le plan séquence est de rigueur. La réalité du jeu des acteurs prend le pas sur les déplacements ou les choix de cadre. La caméra est souvent proche. On accompagne Patrice en le laissant sortir du champ mais en gardant souvent les autres personnages à distance. C’est lui le sujet, celui qui porte le film, et c’est avec une lumière et une caméra bienveillante que l’on suit ses errances.

Patrice et Charles Henri possèdent un charisme rare. Emmanuel Parraud le dira lui même :

« Dans Adieu à tout cela, j’ai vu que la caméra les aimait, et la caméra ne se trompe jamais. Quelqu’un peut être très beau dans la vie mais la caméra ne va pas l’aimer, il n’aura pas de présence. »

Il n’y a pas de musique dans le film. La bande son est en revanche très riche en sons d’ambiance : un coq qui chante, un chien qui aboie, des cabris, des vagues qui s’abattent avec fracas sur les rochers, et ce haut-parleur de camion politique qui revient régulièrement tout au long du film.. Ce travail du son permet une immersion dans le quotidien de chacun. En fermant les yeux, chaque réunionnais pourrait reconnaître son île. 

Un récit construit sur L’antihéros

Les rapports entre Patrice et son entourage assoient très vite son rôle d’antihéros. La mère qui veut se venger, les copains qui ne savent pas vraiment comment l’aider, Marie, l’ex petite-amie qui réconforte un peu mais qui crée aussi un malaise...  C’est dans une solitude de plus en plus forte que Patrice sombre, jusqu’à finir par faire porter la responsabilité de son malheur sur un "sac la mort".  Le fameux sac en plastique déposé sur le chemin : on y croit pas vraiment mais tout le monde l'évite soigneusement.

Alors certes, le scénario peut parfois paraître lent et brouillon. Il n’y a pas la traditionnelle quête d’un personnage, d’une écriture cinématographique classique avec ses rebondissements ou ses accomplissements, dans un rythme classique. Dans SAC LA MORT, Patrice fuit, tout le temps. Chaque séquence prend le temps de décortiquer une ambiance, un détail, ce qui permet de mettre en lumière les traces de l’héritage colonial et les dégâts sur la société réunionnaise actuelle. Les séquences ne servent pas forcément le récit mais plutôt une réalité sociale.

Et c’est tout ce qui donne la force à ce film. 

Il y a beaucoup d’empathie dans la manière de filmer cet homme blessé, ivre parfois, incapable de prendre sa vie en main, de venger son frère ou de défendre sa maison, parce qu’il est aussi « l’homme le plus gentil du monde » comme le dit sa voisine, digne, honnête, et en proie à des angoisses que chacun de nous peut comprendre ou ressentir. On y évoque son aller-retour raté en métropole, les enfants de la creuse, les manipulations politiques locales, le manque d’argent, un alcoolisme ambiant. 

Mais le film est loin d’être une succession de malheurs et de tensions. Le personnage de Charles-Henri et ses dalons, des scènes cocasses, comme les T-shirts électoraux portés par les uns et les autres, permettent de rappeler la drôlerie de la vie réunionnaise. De nombreuses références, échappants sûrement à ceux qui ne connaissent pas l’île, sont distillées avec finesse, et permettent de sourire alors que le drame se déroule. 

"Aou lé en colère ? Ben prend un peu l'air"

C’est en touchant au plus profond de l’âme réunionnaise, dans ses failles comme dans ses forces, que les trois compères ont fabriqué ce film inédit et ancré dans le réel.  SAC LA MORT marquera sans doute une nouvelle représentation du cinéma dans l’océan Indien. Dénué de cliché d’exotisme, le film engage le spectateur dans une démarche de questionnement sur l’héritage colonial, mais surtout, met en valeur la dignité de ceux dont on ne parle jamais, qui souffrent encore des blessures du passé, dont on pense que l’histoire n’a pas d’importance, alors qu’elle a, au même titre que les autres, une valeur inestimable. 

 

A voir sur Kwa Films ici !

 

SAC LA MORT de Emmanuel Parraud, avec Patrice Planesse, Charles-Henri Lamonge, Marine Talbot, Nagibe Chader, Honorine Tierpied, Camille Bessière-Mithra, Didier Ibao, Cyril Minatchy. Production / Distribution : À vif cinéma, Spectre Productions, Les films de l’Atalante